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Pensées Prospectives #3 - La récession relationnelle

25 mars 2026

Coordination des Parcours

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Chaque mois, « Pensées prospectives » explore une thématique prospective, issue de différentes disciplines, en lien avec les enjeux d’un ou plusieurs pôles de l’Anap. Aujourd’hui, la thématique s’intitule « Récession relationnelle ».

De quoi parlons-nous ?

La récession relationnelle


La récession relationnelle se manifeste par une hausse du célibat et une diminution des interactions sociales, notamment des sorties entre amis, ce qui augmente la solitude des individus (ressentie ou non). Ce phénomène est amplifié par l’usage intensif des écrans – téléphones, ordinateurs, télévisions – qui réduisent les interactions en présentiel.


Cette évolution a des conséquences notables sur la santé. En effet, une étude publiée par Holt-Lunstad et al. démontrent que la solitude chronique accroît le risque de mortalité précoce de 26 %, un impact comparable à celui de l'obésité ou d'un tabagisme excessif. Les répercussions sont également sociétales : une partie de la population tend à se déconnecter du réel et à se replier sur elle-même. Ce phénomène soulève aussi des enjeux en matière de ressources humaines, affectant le sentiment d’engagement au travail et la productivité des employés.

Quels enjeux pour les établissements et professionnels de santé ?

  • Reconnaître la solitude comme un enjeu majeur de santé publique et l’intégrer pleinement dans les politiques de prévention.
  • Adapter la prise en charge des individus en situation de déconnexion sociale, qui peuvent éprouver une méfiance accrue envers la médecine et le système de santé.
  • Repenser le tissu social pour limiter l’essor de ces sphères de solitude et favoriser le maintien du lien social à tous les âges.

Où en sommes-nous aujourd'hui ?

Quelques signaux faibles...

Une montée du célibat liée aux technologies (Financial Times) – À l’échelle mondiale (États-Unis, Finlande, Corée du Sud, Turquie, etc.), la baisse du nombre de couples et la progression du célibat sont largement corrélées à l’usage intensif des smartphones et des réseaux sociaux. En facilitant l’accès à des contenus valorisant l’émancipation des femmes, le numérique contribue à redéfinir les critères de choix des partenaires. Dans d’autres contextes, les technologies ont enrichi l’offre de divertissements individuels, multipliant les sources de satisfaction personnelles et favorisant un mode de vie centré sur le domicile, au détriment de la vie de couple.


Un « siècle anti-social » et développement de la solitude (The Atlantic) – Les interactions en personne reculent au profit d’un mode de vie plus solitaire. La fréquentation des restaurants diminue au profit de la livraison, et la socialisation en présentiel a chuté de 20 % depuis 2003, avec une baisse de 35 % chez les jeunes hommes célibataires. Aux États-Unis, le temps passé seul atteint un niveau inédit depuis 1965. En France, 12 % de la population est en situation d’isolement total. Face à ce phénomène, des pays comme le Royaume-Uni et le Japon ont nommé des ministres dédiés à la lutte contre la solitude.


Un sentiment d’isolement croissant au travail (Workforce Futurist)- 1 employé sur 5 dans le monde se sent seul au travail, ce qui réduit engagement et productivité. En effet, les travailleurs isolés sont 3,8 fois plus susceptibles d’avoir des journées improductives, et sont deux fois plus susceptibles de quitter leur emploi.


Contrairement aux idées reçues, la solitude au travail n’est pas uniquement liée au télétravail, mais surtout à la qualité des interactions : venir au bureau une fois par semaine est aussi bénéfique que d’y être présent cinq jours sur cinq, si les interactions sont bien structurées.


Face à cette épidémie de solitude, des innovations émergent, comme les textiles intelligents capables de simuler une étreinte (source), ou le développement de tiers-lieux spécialisés comme dans le cadre du projet Kawaa.

Un scénario de transition : 2025 à 2040, Jean et la solitude 2.0

Imaginez...

Construction du scénario

Ce scénario met en scène Jean, un personnage fictif dont l’évolution illustre les tendances actuelles et leurs prolongements possibles. Il repose sur un scénario tendanciel, c'est-à-dire une extrapolation des dynamiques déjà à l’œuvre aujourd’hui. Bien que volontairement marqué, ce récit met en lumière les effets potentiels de l’hyperconnexion, du télétravail et de l’évolution des interactions sociales.

2025.

Jean, 29 ans, est cadre dans une entreprise informatique en région parisienne. Après la crise sanitaire, il a choisi de s’installer dans le sud et a négocié un télétravail à 100 %. Il ne revient au bureau que pour les séminaires et les entretiens avec son manager, quelques fois par trimestre. Pourtant, il ne se sent pas seul : ses amis parisiens sont toujours joignables via messageries instantanées, ses soirées sont rythmées par Twitch et Netflix (ce qui développe chez lui un fort lien parasocial), et il s’offre parfois un plaisir simple, une pizza au PMU du coin.


2032.

À 36 ans, Jean a changé plusieurs fois d’entreprise, toujours avec une exigence principale : maintenir son mode de vie en télétravail intégral. Alors que les entreprises ont progressivement restreint cette flexibilité à la fin des années 2020, il a dû multiplier les recherches pour conserver ce privilège. Sa vie est désormais rythmée par 15 heures d’écran par jour, entre travail, jeux en réalité augmentée et discussions avec son assistant IA, devenu son principal confident. Méfiant vis-à-vis du système de santé, il limite autant que possible les contacts physiques, convaincu que les pandémies futures rendront les interactions en présentiel trop risquées. Mais, au fil du temps, il réalise que ses amis se sont éloignés.


2040.

Jean a maintenant 44 ans et est en arrêt maladie depuis trois ans. Son isolement prolongé a conduit à une anxiété sociale sévère, rendant tout retour au bureau impossible. Son secteur évoluant rapidement, il n’a pas pris le temps de se former aux nouvelles technologies et s’est retrouvé en décalage avec le marché du travail.

Lorsque son manager a exigé son retour en présentiel, il n’a pas pu s’adapter. Désormais, il est accompagné par des tiers-lieux spécialisés dans la gestion de la solitude, bénéficiant d’un suivi psychiatrique partiellement pris en charge par sa mutuelle. Son long isolement lui a valu un malus, reflet des coûts croissants de la santé mentale dans une société où la solitude s’est institutionnalisée.

Leviers d'actions : enrayer la spirale d'isolement

La spirale d’isolement décrite dans le scénario « Jean et la solitude 2.0 » repose sur quatre causes principales, qui s’entrelacent et s’amplifient mutuellement. D’abord, l’omniprésence des plateformes numériques et la surexposition aux écrans façonnent des usages centrés sur la consommation passive de contenus et la réduction des interactions sociales de qualité. Ensuite, ce ne sont pas les nouvelles formes de travail à distance qui sont en cause, mais bien la façon

dont les interactions professionnelles se dématérialisent, devenant plus fonctionnelles, plus fragmentées et moins propices à la construction de relations humaines profondes. Ce mouvement est renforcé par l’éloignement géographique de certains travailleurs, qui s’installent dans des territoires moins denses, et par une récession relationnelle plus globale, marquée par l’érosion des cercles sociaux proches.


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Face à cette spirale, six grandes catégories d’acteurs ont le pouvoir d’agir pour infléchir cette trajectoire :


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Pour aller plus loin...

L’un des scénarios de la Red Team Défense (Chronique d’une mort culturelle annoncée) imagine un monde où les individus évoluent dans des « safe sphères », des réalités alternatives façonnées sur mesure. Dans ce contexte, l’armée française se heurte à une crise sanitaire et environnementale, mais l’évacuation d’une zone sinistrée devient quasi impossible face à l’émergence de mouvements de résistance, persuadés que la menace n’existe pas.


Découvrez le scénario


Ce scénario fait écho aux enjeux de santé actuels : comment soigner des individus qui refusent d’être soignés ? Comment prendre en charge une personne qui ne reconnaît même pas son propre état ? Face à la fragmentation du réel, alimentée par les bulles algorithmiques et l’hyperpersonnalisation des contenus, la prise en charge médicale risque de se heurter à une défiance croissante, rendant la lutte contre l’isolement et l’accès aux soins encore plus complexes.

Quelles questions restent en suspens sur l'avenir ?

Désignée grande cause nationale en 2025, la santé mentale bénéficie d’une meilleure prise en charge, ce qui aurait pu permettre à Jean d’être aidé plus tôt, notamment via la médecine du travail.


L’isolement social, accentué par l’usage intensif des plateformes numériques, pose un risque de déclassement et de radicalisation, les algorithmes enfermant les individus dans des « bulles de filtres » (Global Research Network on Terrorism and Technology, 2019).


Enfin, le numérique, s’il aggrave la solitude pour certains, peut aussi être un outil de lien social, notamment pour les personnes âgées. L’enjeu est d’en encadrer les usages pour limiter ses effets négatifs.

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